Didone abbandonata par Lotte de Beer « La Scène « ResMusica – Brasserie artisanale

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Didone abbandonata par Lotte de Beer « La Scène « ResMusica
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Bâle. Theater Basel. 7-VI-2019. Niccolò Jommelli (1714-1774) : Didone abbandonata, opera seria en trois actes sur un livret de Pietro Metastasio. Mise en scène : Lotte de Beer. Décor et costumes : Christof Hetzer. Lumière : Roland Edrich. Chorégraphie du combat : Ran Arthur Braun. Avec : Nicole Heaston, Didon ; Vince Yi, Enée ; Hyunjai Marco Lee, Iarbas ; Sarah Brady, Selene ; Ena Pongrac, Osmidas ; Luigi Schifano, Araspe.  Barockensemble Musica Fiorita, direction : Daniela Dolci

DA15Lotte de Beer, à qui on doit un saisissant Mosè in Egitto à Cologne, bouleverse les habitudes du mélomane en plaçant l’opéra de Jommelli dans un espace où scène et salle ne font qu’un. Avantage ou inconvénient ?

À la découverte de cette très belle partition (de longs airs da capo, un duo, un trio, pas de chœurs), on saisit vite que Didone abbandonata n’est pas un coup d’essai pour Niccolò Jommelli. Créé en 1747, révisé deux fois, c’est en effet le neuvième opus lyrique d’un corpus qui en aligne dix-huit autres. À l’unique enregistrement de Frieder Bernius (1994), Daniela Dolci, à la tête de l’Ensemble Musica Fiorita qu’elle a fondé en 1991, donne un bel écho au moyen d’un instrumentarium (théorbe, archiluth, guitares et même tympanon) et d’une distribution ravageuse.

Allant plus loin que Purcell et même Berlioz, le livret de Métastase (adapté en son temps par une cinquantaine de compositeurs !) offre un portrait très fouillé d’une Didon amoureuse déchaînée autant que chef de guerre. Chez Purcell les amants se quittaient en moins de quatre minutes. Chez Jommelli, la Reine de Carthage n’a pas trop de presque trois heures pour démêler les projets de son amant (fonder l’Italie) mais aussi dans ceux de sa confidente Osmidas (lui ravir son trône), du « farouche Iarbas » (en faire sa femme) et même de sa propre sœur Selene (amoureuse elle aussi d’Enée bien que convoitée par Araspe, l’aide de camp de Iarbas). Au finale, Didone, dessillée, meurt dans l’incendie que le Numide fait pleuvoir sur Carthage. Personne à sauver dans cette œuvre finalement d’un grand pessimiste, une des rares de l’époque sans fin heureuse.

Au sein d’une équipe en complet veston, la Didon de Lotte de Beer est la seule à changer de costume et d’époque à chacune de ses apparitions. Est-ce le désir de faire du drame amoureux de la Reine de Virgile le drame de tout humain? Ou alors la variété de cette garde-robe à travers les âges, qui a donné à la metteuse en scène l’idée de faire évoluer tous les protagonistes du drame au plus près des spectateurs, sur un plateau qui, tendu entre scène et salle, rappelle celui des défilés de mode ? L’espace de jeu est donc une longue bande noir de jais déroulée des planches au fond du parterre entre deux volées d’escaliers, qui enjambe la fosse d’orchestre et traverse tout le théâtre. Des néons surlignent au sol comme au plafond ce plateau insolite à l’Opéra. Le public, ainsi chassé de son fauteuil habituel, se voit divisé en quatre groupes de part et d’autre de ce plateau devenu podium, accès aux premier et deuxième balcons exceptionnellement condamnés. En contrebas de cette ligne de démarcation officient cheffe et orchestre d’un côté, huit figurants à tout faire (et à fière allure) de la cour de Didon.

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De fait on passe une bonne partie de la soirée à soupeser les avantages et les inconvénients d’une scénographie aussi sophistiquée. Au crédit du spectacle, l’effet « madeleine de Proust » généré par la possibilité d’être assis pour la première fois sur une scène qui a produit tant de spectacles mémorables… et puis la troublante proximité de chanteurs aimant ou expirant sous vos yeux. À son débit, des cervicales surmenées par la verticalité des surtitres et l’imprévisibilité des surgissements scéniques, et la rotation des voix, un même air pouvant débuter au fond de la scène pour se terminer au fond de la salle ou encore vous tourner le dos. À l’issue du spectacle, on se voit encore à trancher quant à son impact. Son originalité doit davantage à ce dispositif sans filet qu’à ses images fortes.

Quasiment jamais regardé par la cheffe Daniela Dolci occupée à produire la plus belle des musiques, chacun, sans donner jamais l’impression de forcer, est confondant d’autonomie. Assumant crânement ses différentes tenues, portant aussi bien le calot du soldat que le robe de la veuve, la fougueuse et joueuse Nicole Heaston, découverte ici en Alcina, fait merveille en Reine de Carthage. Deux contre-ténors : le mince mais très précis Vince Yi en Enée et la révélation du plus méconnu Luigi Schifano en Araspe. Une délicieuse Selene (Sarah Brady), une Osmidas sobre et juste (Ena Pongrac), le Iarbas nerveux de Hyunjai Marco Lee en grand méchant teigneux. De chaleureux applaudissements accueillent l’engagement de cette troupe merveilleuse (les trois derniers susnommés sont membres de l’Opera Studio de Bâle Opera Avenir) et la direction tranquille de Daniela Dolci qui accompagne l’entrée mais aussi la sortie du public, comme si elle ne voulait jamais que cette musique ne retourne aux oubliettes.

La scène la plus marquante est la dernière : Didon, couchée en travers de la passerelle dont les néons à l’intensité vacillante épaulés par un impalpable mur de fumigène incendient Carthage, ressuscite puis expire sur le silence qui suit l’ultime accord, après que tous ceux qui l’auront abandonnée lui seront passés sur le corps : un ultime et, cette fois, bien funèbre défilé de mode.

Crédits photographiques : © Sandra Then

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Note :